Vue d'Awoua centre
Mendzang
Vipère du Gabon
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Le terme " Fang " fait l’objet d’une discussion infinie qui ouvre la plupart des études. " Pamouay " est le premier terme utilisé pour désigner un groupe situé dans l’intérieur, au-delà des villages courtiers. Il apparaît en 1819, avant d’être adopté par les Espagnols qui le transforment en " Pamue ", par les Allemands : " Pangwe ", et par les Français : " Pahouin ", trois traductions phonétiquement proches de l’origine, les Français ayant nasalisé le phonème final. En réalité, " Pamouay " vient de " Mpangwe " donné par les Mpongwe, habitants des rives de l’Estuaire du Gabon, signifiant, en langue vernaculaire, " je ne sais pas ", indiquant ainsi qu’ils ne savent pas comment se nomme le groupe. Pendant près de quarante ans, " Pahouin " est utilisé dans la plupart des écrits. Il faut attendre 1861 pour qu’il soit dénoncé pour la première fois ( F. Touchard, " Notice sur le Gabon ", Revue Maritime et Coloniale, octobre 1861, pp. 1-17 ; p. 14 ). Au 19e siècle, l'arrière-pays du Gabon était très méconnu des colons. Ils prétendaient que les Fang sont arrivés au Gabon au 19e siècle, ce qui est très faux. L'arrivée sur les côtes ne peut être pas synonyme d'arrivée au Gabon, les fang étaient déjà dans l'arrière-pays lointain avant d'être en contact avec les populations côtières, puis les colons. Je suis du Woleu Ntem, mon père et ses frères du village reviennent des hauts de la rivière Nyè, donc au nord-ouest d'Oyem, le site de mes grands parents y est situable et réel à ce jour, mon arrière-grand-père y a vécu, et celà remonterait aux alentours de 1810-1830, mon grand-père serait né là aussi, à Mekoga, vers 1860, alors que mon père serait né durant la premième mondiale, son ainé bien avant. Les sites qu'ils ont vécu y sont bien visibles aujourd'hui. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres en pays Fang. Pour femer cette parenthèse, je suis convaincu que les fang sont arrivés au Gabon par vagues successives et ce, dès le 18e siècle. D'ailleurs, D'après les enquêtes de G. Balandier au Woleu-Ntem (1949-1950), l'établissement des fang dans le nord Gabon remonte à 8 ou 9 générations, ce qui renvoie au XVIIe siècle, précisemment aux années 1750-1760 (G. Balandier, Sociologie actuelle de l'Afrique Noire, p.74). Cependant, le départ des derniers groupes fang (beti) semble avoir été postérieur et ce sont ces groupes qui ont connu les premiers razzieurs d'Ousman Dan Fodio et surtout les guerres poursuivies par son lieutenant Adama. Ces derniers arrivants, les Mvele ont perpétué l'histoire des razzias venant de l'ouest, sous l'appelation de : Oman (une altération d'Ousman). L'oman a été décrite comme une guerre totale, une invasion par de nombreux assaillants, qui pillent et qui tuent...Il fallait donc abandonner ces régions et pousser vers le sud en suivant les premiers groupes partis bien avant. Ce qu'il faut surtout retenir c'est que les Beti, arrivant au Nord du Cameroun, après un très long exode, s'éparpillent en formant deux groupes, celui du centre et celui du littoral. Ils se dirigent vers le Sud, pays de la Forêt, en balayant tout l'espace compris entre les confins de la RCA et du Cameroun, autrement dit l'Est et l'océan Atlantique, l'Ouest, jusqu'à l'Ogooué au Gabon. Les séparations qui sont nées ainsi, à la suite des itinéraires des migrations et de l'habitat ont suscité des différences dialectiques qui apparaissent comme un phénomène géographique et circonstanciel.
Entre temps, au Gabon, pour les Français, les habitants de ce terroir littoral sont les Mpongwe, les Seke et les Kele. La première description des Fang vient de l’américain Wilson, de la mission de Baraka. En août 1842, il accompagne Toko, un riche commerçant mpongwe du village de Glass qui part en pirogue régler un palabre chez Passoll. Le 20 août, il arrive au village du chef Cobangoï. Pendant son court séjour, Wilson croise des Fang, " connus sous le nom de Pangwe " , venus écouler leurs marchandises. Ils affirment venir de cinq, dix, voire douze jours de marche, ne s’être jamais aventurés plus loin vers la côte et habiter des montagnes saines. Alertés de la présence d’un Blanc, ils sont venus à sa rencontre. L’impression qu’ils laissent à Wilson est ambiguë : ils sont sauvages, ne se vêtent que de pagnes d’écorce et cependant ils sont d’une allure supérieure. Wilson écrit : " Je n’hésiterais pas à dire qu’ils sont les plus beaux Africains que j’ai jamais rencontrés". Au comble pour l’américain qui n’en oublie pas sa mission évangélisatrice, ils sont vierges de tous les vices que la côte propage : tabac, alcool, maladies, malhonnêteté, esclavage, etc. , virginité garantie, selon lui, par leur éloignement. Il croit savoir que les hommes rencontrés chez Cobangoï habitent la frange du grand pays fang qui s’étend à partir de cent cinquante miles de la côte sur des milliers de miles au sud des Montagnes de la Lune. A son retour, Wilson ramène à Baraka deux Fang qui découvrent ainsi les rives du Gabon. Deux ans après, les Fang se sont rapprochés des villages seke et de la côte. Le premier Occidental à visiter le pays fang est Paul Du Chaillu. Les descriptions de Du Chaillu abondent dans l’esprit de celles de Walker, les Fang sont les plus beaux " nègres " d’Afrique équatoriale. Mais ils sont farouches, féroces et surtout anthropophages. Comme pour montrer son courage de s’être aventuré seul chez un tel peuple, il transforme en preuve grossière le moindre soupçon de cannibalisme, alimentant du même coup la réputation que les Mpongwe ont faite des Fang depuis leur arrivée dans l’Estuaire. Depuis les nombreuses années de contact avec les populations de l’intérieur, aucun incident ne vient vérifier la réputation que les Mpongwe et Du Chaillu font courir sur les Fang : pas un Blanc n’a fini en ragoût. Un climat de confiance relative s’installe. Les Français se réjouissent du mouvement. Ils reconnaissent la courtoisie des Fang, affirmant qu’on peut les visiter sans danger.
En 1907, l’Allemand Günter Tessmann s’installe en Guinée espagnole. Il entame auprès des Fang la première mission ethnographique. Un premier séjour de trois ans au Cameroun lui a permis de se familiariser avec les langues et les cultures locales. Il passe deux nouvelles années au milieu des Ntumu et des Okak, d’abord à Alen puis à Woleubourg, sur le Woleu. Il y collecte sans relâche, avec brutalité et violence, les objets qu’il expédie régulièrement à la côte, puis s’installe à Bebai et Akonangi à la frontière camerounaise. Il y trouve enfin la sérénité pour s’ouvrir à la culture matérielle, orale et religieuse de ses hôtes. Il rassemble ses descriptions et ses interprétations dans une monumentale monographie qu’il écrit à son retour en Europe en 1909 (Ouvrage à lire).
Quant à l’histoire ancienne que certains auteurs appellent la période légendaire, il est évident que les Fang, les Bulu et les Beti partagent un passé commun. La nation Beti (au sens large) est constituée par de grands groupements ayant une origine, une langue et des traditions communes. Malheureusement ces groupements portent des noms différents malgré l'évidence d'une unité culturelle indiscutable : Bulu, Ewondo, Eton, Fôn, Fang, Ntumu, Okakh, Mekukh, Mvaè,. Un seul petit exemple probant, c'est l'existence du Mvet dans ces divers groupes dialectiques. Les raisons et les conditions de La séparation demeurent inconnues. Le géographe Marc-Louis Ropivia (1981-1984) donne un aperçu du pays originel des Fang à travers le Mvet. Il reconnaît en effet l’habitat d’origine des Fang, qu’il nomme " l’œkoumène fangoïde primitif ", dans la région qui s’étend des Lacs d’Afrique Centrale, foyer du peuple d’Engong, au Bahr-el-Ghazal, foyer du peuple d’Okü, Engong et Okü étant les deux peuples qui s’affrontent dans les récits. Il développe ses arguments sur la métallurgie du cuivre dans la Région des Lacs et celle du fer dans la Vallée du Nil et propose que l’apparition d’échanges par l’intermédiaire de Méroé soit à l’origine des conflits entre Okü et Engong. Il résout la difficulté en maintenant ses hypothèses géographique mais en suggérant que les Fang ne seraient pas des Bantu, " tandis qu’ils présentent de nombreuses affinités avec les peuples du Haut-Nil ". Il propose enfin, contre les défenseurs d’une métallurgie directement du fer apparue en Afrique sub-saharienne autour de Nok, que les Fang aient inventé celle du cuivre en Afrique centrale, à l’origine des civilisations du cuivre du bassin du Congo.
D'oú viennent les beti? Le Mvet donne une esqisse de réponse à cette question, encore qu'il faut à même de comprendre cette philosophie. Les générations d'initiés et les Anciens ont rapporté que " venant de l'Est à l'Ouest, partis d'Atokh ényin (Lac de Vie), nous avons longé le grand fleuve Bibul". Il ne semble y avoir rien de mythique, au contraire, il s'agit là d'un itinéraire avec un point d'origine, des étapes et un point d'arrivée. Venant de l'Est à l'Ouest, la première étape est marquée à Atokh ényin, nouveau point de départ à partir duquel ils ont longé le grand fleuve Bibul. Ce dernier n'est autre que le Nil. Le Beti souscrit ainsi à une thèse établie du Nil, origine de la vie humaine.
Avant la colonisation, l’indépendance des villages fang a souvent été mal perçue par les auteurs. Il n'existait aucun lien politique entre les différents villages. Metegue N’Nah note avec justesse que l’autonomie des villages n’interdit pas l’existence de liens (L’implantation coloniale au Gabon, résistance d’un peuple, tome 1, Paris, l’Harmattan, 1981 ). Ces liens solides et pérennes sont tissés sur les relations familiales que les Occidentaux cernent rarement. Pères, mères, oncles, tantes, neveux et nièces semblent se multiplier à l’infini, décourageant l’observateur non-averti. Il faut constater le poids parfois encombrant de ses relations car elles impliquent des relations d’entre-aide qui peuvent être très contraignantes. Ces relations se doublent des relations avec la belle-famille, elles aussi très encombrantes. Par exemple, le gendre ne finit jamais de payer la dot, il doit souvent rendre des services à ses beaux-parents, leur offrir des cadeaux, de l’argent, etc. Enfin, du point de vue géographique, les relations s’étendent depuis les rives de l’Ogooué jusqu’au nord du Cameroun. D’un point de vue pratique, ces relations obligent les villages à l’hospitalité de leurs parents. Mais cette hospitalité va bien au-delà des clans puisque l’étranger la reçoit avec la même spontanéité. Ce dernier peut s’installer au milieu de ses hôtes, se faire adopter par le village et y fonder un foyer. En échange, il doit participer aux travaux du village. Cet aspect est un élément absolument essentiel de la société fang, il explique en grande partie le processus d’installation des Fang au Gabon.
Le village fang (Dza'a) était organisé autour du lignage, du clan ou de la tribu qui sont des valeurs morales et aussi autour des valeurs sociopolitiques dont les sages faisant office d’autorité. Le fang, d’une manière générale, a trois voire quatre référents identitaires incontournables : l'étouang-bot, le nda-bot (nda’aébot), le Mvôgh-é-bot (mvôgh ) et l’ayong. Le lignage (étouang-bot) et le sous lignage (nda’aébot) reposent sur la parenté par consanguinité (patrilignage ou pseudo-matrilignage). C’est un groupe de filiation unilinéaire dont les membres se réclament appartenir à un ancêtre commun. Celui-ci, historiquement vérifié, est relativement lointain de sa descendance. Pendant son existence, il aurait été remarquable par son prestige, son opulence, son autorité ou quelque action d’éclat. Ce n’est donc pas un personnage mythique, car la hiérarchie de l’arbre généalogique tient à son nom et le sien tient au clan. Les membres du lignage commémorent le souvenir de l’ancêtre. C’est un groupe de solidarité qui va jusqu’à protéger un de ses membres même lorsqu’il est fautif ou face à une agression ou une menace étrangère (" Eyeng bian ka’a obangam "). Groupe organisé où la prééminence appartient à ceux qui sont les plus proches de l’ancêtre. Voici un exemple de lignage à Awoua-Essatouk : Éyare-Zo’o. C’est une sorte de grande famille dont Tsira ÉYARE ZO’O-BESSA en est le fondateur, le père ou le sommet.
Dans ce dernier lignage, on a trois sous-lignages ou cellules, " Ndáébot " : Mozo’o-Éyare, Nzang Éyare et Meba m'Éyare. Le Ndáébot ou famille étendue, est un groupe de parenté dont les membres revendiquent l’appartenance à un ancêtre commun historiquement vérifié mais relativement proche de sa descendance. Exemple de " me nda me bot " (pluriel de Ndáébot à Awoua-Éssatouk :
- pour le lignage (étouang-bot ÉYARE ZO’O), nous avons : MOZO’O ÉYARE, MEBA m'ÉYARE et NZANG ÉYARE;
- pour l'étouang-bot EKOUMA ZO’O, on a : MENDENE m’EKOUMA, BEKA b’EKOUMA et OBOUNOU EKOUMA ;
- pour l'étouang-bot ONDO ZO’O, on a les sous-lignages (Ndáébot): ANGO ONDO, MBA ONDO et EBOZO’O ONDO.
Le clan (mvôgh) est également un groupe basé sur la parenté, soit dans la ligne maternelle (matriclan ou " beñiandomo ou begnandomo"), soit dans la ligne paternelle (patriclan se dit couramment " bèlè bèlè "). Contrairement au lignage qui est en perpétuel changement au fil des générations, le clan subsiste à travers de nombreuses générations et revêt au fil du temps un caractère mythique. Le nombre de clans reste constant dans la société fang. Un individu n’appartient qu’à un seul et unique clan. De même, on appartient au même clan lorsqu’on se réclame du même ancêtre lointain, lorsqu’on est soumis aux même interdictions, lorsqu’on respecte le même animal ou végétal totémique. Bref, le clan exprime moins que le lignage et plus que la tribu l’importance fondamentale de la parenté. Un exemple de clans (mvôgh) qu’on trouve à Awoua : Zo’o Bessa’a, Ma’a mengo et Nsi Ngo’o. La tribu est un regroupement de sociétés globales dont les membres s’estiment descendants d’un même ancêtre très lointain,non mythique mais qui aurait existé. Il peut être anthropomorphe ou zoomorphe (cas rare). Les noms de tribu sont donc pour la plupart des anthroponymes. Tout nom de tribu est celui d’un ancêtre vénéré et craint, un homme qui aurait donné son nom à sa descendance contrairement à certaines thèses. Chez les Fang, la tribu se dit " Ayong ". Chaque Ayong porte un nom, dans le cas qui est le nôtre, c’est Éssatuk ou Éssatouk ". Le monde Fang en comporte des milliers aux ramifications multiples. Il y a des liens collatéraux pour nombre d’entre-elles. Cette collatéralité se dit " Avùso " encore désignée sous l'expression de "parenté à plaisanteries". C’est souvent lors des retraits de deuil ou des rituels funéraires que cet avùso s’exprime, très souvent à la limite de la violence et de l’obscénité (pour un observateur non averti). Souvent les petites tribus formaient un seul village (sur un espace restreint) dans lequel foisonnent toutes les valeurs morales sus évoquées : lignage, clan, tribu. Cette proximité renforçait les liens qui s’exprimaient par la solidarité mutuelle. Toutefois, on pouvait distinguer le nombre de clans ou de lignages par le nombre de corps de garde : car ce sont les secrets d’un clan ou d’un lignage, tenus au sein du groupe, qui le singularisent par le symbole que constitue l’aba’a, c’est que ce qu’on appelle " fegh ésolô ". Ainsi, dans la plupart des cas, l’organisation sociétale se fonde sur le groupe lignager. A la base, un village était donc un système de groupe lignagers ou de clans d’une même tribu. Sur le plan sociopolitique, le village est une société sans organisation hiérarchique, sans pouvoir central, sans spécialisation du pouvoir politique. Seulement des prééminences fondées sur la séniorité et l’aînesse voire sur des supériorités personnelles (puissance matérielle, redoutable guerrier, bon parleur, pluralité d’épouses et d’enfants) dirigent la société.
Le village était organisé autour de toutes ces valeurs. Le pouvoir était exercé par les sages parmi lesquels un seul portait la parole. Une forme de gérontocratie exprimée par le pouvoir du corps de garde (cf P.C. Zeng: Aba). Les jeunes hommes robustes faisaient office de soldats (cf Photo) : par exemple lorsqu’il faut punir un acte d’infidélité commis par une femme ou un étranger, un cas de vol, de viol, de transgression des interdits, etc. Dans le corps de garde, les jeunes garçons acquièrent une grande part de leur éducation. C’est là que l’autorité de l’aîné (Ntol ou Ntoó) du lignage s’exprime. Seuls les aïnés ont le dernier mot. C’était une règle inviolable sous peine d’excuses publiques assorties de dédommagement.
Jeune guerrier fang du 19e siècle (Source : Laburthe Tolra et al., Fang)L’homme n’existait que par le groupe. Toute la gent masculine d’un clan ou d’un lignage mangeait exclusivement au corps de garde. Cette communion était nécessaire car c’est le moment propice de se dire des vérités en toute fraternité. Il en est de même pour les enfants d’un même père (cas de famille restreinte), ou des enfants dont les pères sont de même père (cas de famille nombreuse) ainsi que les femmes d’une même famille ou d’un même mari..
La pérennisation de la culture se faisait oralement et s’exprimait à travers les contes, les épopées, les récits, les proverbes, les chants, les danses, les rites ésotériques (reservés aux seuls initiés) et exotériques (ouverts au public), les conseils de famille, les jugements publics, etc. Le culte des ancêtres était une contrainte. Les données coutumières étaient consenties par le groupe et non par l’individu. Aucune forme d’individualisme n’existait au sein du groupe, car les biens appartenaient ainsi à tout le groupe clanique ou lignager. Toutefois, on note dans cette société, une vie communautaire. Mais en fait des formes " apparentes " de propriété privée (individualisme) subsistent. Par exemple, la femme est détentrice exclusive de sa plantation (nonobstant les travaux de désherbage, d’abattage d’arbres de l’époux). Le mari ne peut couper un régime de banane sans l’autorisation expresse de celle-ci. Certaines belles-mères ou grands-mères possèdent des étangs de pêche ou des portions de cours d’eau que nul ne peut exploiter sans l’accord préalable de ces dernières. Certains individus possèdent des parties de forêts qu'ils acquièrent soit par héritage, soit par exploits personnels. Au demeurant, c’était des biens communautaires (surtout au sens du lignage ou du clan).
Travaux champêtres : Oyone (hiver boréal), c'est la saison de récolte des arrachides (Femmes Ntoumou de la valée du Ntem, sud-est du Cameroun, juillet 2006).
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Travaux féminins : jeune femme fang dans sa cuisine pilant les noix de palmes (mvine) pour en extraire du beurre (ésouk, pour la préparation des feuilles de manioc) et de l'huile de palme (mboane melen). Jeunes filles fang faisant la vaisselle et la lessive dans un cours d'eau situé à quelques centaines de mètres du village. (Clichés de Mme Bingono Meba N., juillet 2006)Par ailleurs, les femmes évoluaient en marge et n’arrivaient pas au corps de garde, sauf en cas de litige, palabre, convocation exceptionnelle (problème de couple ou projet de polygamie de son mari, décès du mari et choix par la femme d’un des frères, neveux, cousins du défunt, acte endogamique, etc.). Au final, le respect des mœurs et la crainte des dieux notamment Zame ye Mebeghe me Nkwa, des esprits maléfiques à l’exemple du grand Zong Mebeghe, les esprits bienfaiteurs comme le Ngï ou Nguie, Elong, Ndongmba (défenseurs de clan, de tribu, de village…), etc.
Le corps de garde : abá.
L’abá, de conception rustique, serait comparable à une espèce de hangar rectangulaire réduit à sa plus simple expression. Cette espèce de case d'hommes pouvait se positionner parallèlement ou perpendiculairement au reste du bâti structural du village. Étiré en longueur comme les cases mais moins grand (4 à 8 m de long pour 2 à 4 m de large environ), il était toujours à moitié couvert de paille de raphia ou d’écorces d’arbres (ou bivine) du bas vers le haut d’à peu près un mètre. Les bambous de palmier-raphia soigneusement rangés et posés sur des poutrelles ou traverses horizontales, elles-mêmes fixées sur deux montants (tenant sur 40 cm de haut) parallèles (4 à 8 suivant la grandeur de l’édifice), le tout formant un siège-lit très long disposé dans le sens de la longueur de l’abá. Dans certains cas, les bambous sont directement fixés sur deux ou trois grosses rondelles couchées perpendiculairement aux bambous. Il y avait deux sièges-lits voire trois pour chaque abá un foyer souvent actif constitue le point central du local. En fait, chaque homme (chef de famille) s’assoie du côté opposé de sa concession pour des raisons stratégiques (pour le village) et de sécurité familiale, car permettant une vue imprenable sur sa concession et sur les principaux accès au village. Sur chaque largeur, l’abá, comportait une ouverture tenant lieu de porte d’entrée et de sortie. Vous comprenez à quel point cette maison masculine commune est un véritable " corps de garde ", une espèce de guet où on trouvait en permanence des armes blanches (ou Bivó) et qu’on rentrait la nuit. De plus, on pouvait y trouver un coin grenier dans lequel foisonne de la banane douce, de l'eau, du bois, etc. L'aba est le centre du village, il peut devenir tour à tour salle de jeux, atelier de vannerie ou de sculpture, palais de justice, point de rassemblement des populations. Sur l'image ci-après, l'homme situé aux avant-postes fait office de garde, de guetteur, c'était souvent un brave homme, un jeune étalon. Par ailleurs, il était presque impossible de voir un vieux sans son chasse-mouche (Agbwà).
Agbwà est un objet indispensable au quotidien. A l'origine, il était utilisé lors des séances rituelles où le bien doit dominer sur le mal. Il symbolisait le soleil qui effarouche les puissances hostiles de la nuit et du mal (cf. le rite Élong associé au Mekung). Jusqu'à ce jour, les hommes âgés le tiennent en longueur de journée avec eux et l'agitent pour chasser les mouches, symboles de l'impureté, du mal.
Le corps de garde ou abá reproduit en milieu urbain (Source : Bingono Meba E.-N., Libreville 2004).Les jeux : exemple du songô
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Le Songo, jeu de société fang se joue dans le corps de garde. Il y tient sa place surtout en ce sens qu'il aide à mastiquer le temps, à rechercher en permanence un certain équilibre de soi ... Pour le situer dans son contexte géo-historique, il faut savoir que le monde Ékang qui l’a crée, accordait une certaine importance aux activités ludiques. Mais il y a diverses façons de jouer. Il y a ceux qui jouent par oisiveté, il s’agit en somme de se morfondre dans le moule du temps qui passe. Mais il y en a d’autres qui embarquent sur la pirogue du jeu pour aller à la rencontre des lois du visible ou de l’invisible, donnant un sens à nos actions et permettant de mieux cerner le monde des êtres et celui des choses. Jouer au Songo c’est avant tout calculer et penser. Les chants des graines sur le plateau du Songo soufflent les pétales de nos cultures dans ce qu’elles ont de noble et sont ainsi le moteur de notre réelle modernité.
Aujourd'hui, un beti du Cameroun nommé Serge Mbarga Owona, a conçu un logiciel du "SONGO" actuellement commercialisé.
Serge Mbarga Owona est le concepteur d’une idée insolite aux yeux de beaucoup : permettre à tous de goûter aux jeux de calcul africains avec les outils de la technologie la plus subtile. Créer pour cela un logiciel des plus performants. Il y est parvenu, avec un panache déconcertant. Le songo est aujourd’hui en ligne, une version plus aboutie commercialisée depuis 2003.
Il affirme que sa prise de conscience naît de la volonté de démontrer que le bon joueur de Songo, c’est-à-dire celui qui a su se rendre maître de soi et faire jouer entre les " cases " et entre les pions une solidarité sans faille, est le même qui, dans une situation donnée de la vie, saura faire de son expérience du jeu l’ allié fidèle de ses atouts et le miroir de ses faiblesses.
Si nous utilisons le langage de la logique mathématique, il s’agit de montrer, que le joueur de Songo qui met la stratégie de jeu de son adversaire en échec et lui lance : " je te tiens aux bidouas ! ", ne fait que lui dire : "j’ai résolu mon équation de bidoua".
Il existe déjà en mathématiques une théorie des jeux africains de calcul. Il existe en effet des travaux de formalisation mathématique sur le Songo et d’autres jeux africains similaires. Nous pouvons citer l’ouvrage du professeur Bonaventure Mve Ondo " l’Owani et le Songa deux jeux de calculs africains ", l’étude de Mizomy M " Les jeux stratégiques camerounais et leurs aspects mathématiques " parue dans les annales de la Faculté du Cameroun en 1971. Tous ces travaux d’envergure m’ont laissé sur ma faim en ce qui concerne une question qui me paraît essentielle dans la pratique du Songo.
Que recouvre le terme bidoua et la phrase "tenir son adversaire aux bidouas"? Y a-t-il un raisonnement logique derrière cet art de gagner la partie ? Serge a dû trouver une modélisation mathématique du bidoua et écrire un programme informatique traduisant cette stratégie de jeu. Dans un premier temps, sa curiosité pour le Songo l’a amené à travailler sur une représentation numérique du plateau de jeu. Trouver des fonctions mathématiques mettant en œuvre le mécanisme de circulation des graines, modéliser les interdits du jeu et les règles de solidarité, la notion de prise de graines.
L’avenir de la culture.
Autrefois, la cohésion sociale des Fangs était assurée surtout par les sociétés Ngï et So. Aujourd’hui, le christianisme l’a déstructuré profondément si bien que, çà et là, c'est le syncrétisme total qui est de mise. Davantage, le paysage culturel en pays fang est devenu dual. La tradition et la modernité cohabitent sans qu’il y ait un véritable conflit de génération. Le vieillissement des populations et l’exode rural consacrent la mort d’une culture orale. Les jeunes retraités d’aujourd’hui ne sont que des " citadins–ruraux ". La plupart manquent d’éloquence et ne peuvent assurer la pérennité des mœurs. On assiste à l’effritement d’une richesse, d’un patrimoine et à la longue à sa disparition complète. L’État et les Collectivités départementales et régionales ne mènent aucun effort pour préserver cette culture. Localement, les associations villageoises, surtout tentent en vain de le faire mais fautes de moyens conséquentes. A Awoua, l’ancien cercle culturel, construit aux années 1950 par les Volontaires du Progrès et les villageois, est tombé en ruine faute de réhabilitation. Quelques tentatives en sont tombées sous les coups des considérations et récupérations politiques. Les dossiers introduits par l’Association Famille EYARA-ZO’O (AFE) auprès de la Mission de Coopération et d’action culturelle française, puis à la Coopération canadienne n’ont pas abouti (?). Les raisons sont multiples et surtout politiques (nous ne pouvons les évoquer ici). Mais, au fil des jours, les vestiges à conserver s’envolent comme de la fumée. Les gens de bonne volonté et de flair artistique essayent de rassembler quelques uns dans leurs salons espérant qu’un jour ils serviront à quelque chose.
Davantage, les vieux et les artistes disparaissent et l’on se rend compte de l’évidence des propos de Amadou Hampaté BA " quant un vieillard africain meurt, c’est une bibliothèque entière qui brûle ". L’exemple d’AKUE OBIANG à Awoua est probant. On aurait pu conserver au moins ses instruments si l’on avait un local public où les exposer pour des besoins culturel et touristique. Les sages comme MBEGHA NGOMAZO’O, Marc MEBA BINGONO, ONDO ZOLO, Paul ABESSO’O, Paul MINKO ANGO, MBA BIVEGHE, MOZO’O ALOGO, Marc ASSOUMOU ÉKOUMA, ASSOUMOU OBONOU, ALOGO MEGNE, MEDENE m’ÉKOUMA, NDONG OBAME-AKUE, AKUE ZOGO, NGOUA ASSOUMOU, et bien d’autres ont disparu sans laisser de traces si ce n’est de nombreuses familles.
D’un autre point de vue, certaines données coutumières tel que l’héritage et l’entraide disparaissent au profit de l’individualisme. La scolarisation est la principale cause. En effet, dès le niveau de l’enseignement primaire, elle a ouvert à toute une génération des perspectives nouvelles et lui a offert des éléments de comparaison. Les jeunes pour la plupart n’ont plus de temps à accorder aux vieux pour que se fasse la transmission des cultures et mœurs. Ceux qui le vont sont traités de villageois par leurs pairs. Dans les milieux juvéniles, on s’exprime pratiquement en français. Les générations des années 50 et 60 ont pratiquement façonné leur manière de s’exprimer en Fang que je désigne par le fangçais. L’introduction de mots français témoin d’une carence en vocabulaire fang en est le principal motif. Le danger de cette francisation de la langue est la perte des valeurs de l’oralité et habitudes coutumières. Car, en parlant on pense en français plutôt qu’en Fang. La pensée commandant l’action, c’est la société qui en pâtit. A l’allure où vont les choses, la situation tend à l’irréversibilité en ce sens que les jeunes générations "Araignée", puis "Pokemon" consacrent la mort d’une culture qui aura traversé des millénaires. Aujourd’hui, le culte du Biere (ou Bieri), du Ngï, la déprécation, l’initiation au Mvet, pour ne citer que ceux-là, ont quasiment disparu. On assiste froidement et impuissamment à la banalisation de la circoncision traditionnelle, à l’impunité des actes incestueux et des pratiques immorales (garçons efféminés, gigolos, mariages endogamiques, prostitués, impudeur, etc.), à la désaccoutumance aux jeux infantiles du soir et aux contes de nuit. On est à l’heure de la dépravation des murs.
Malgré cette descente aux enfers, il est important de signaler qu’un effort de conservation du patrimoine culturel se fait en milieu fang par le biais des mariages et retraits de deuil. En milieu fang, le mariage coutumier (aluk ou alouk) et le retrait de deuil (me söng) restent les deux moments forts où la culture fang s’exprime. Les jeunes, aujourd’hui d’une manière générale, assurent d’abord l’aluk et renvoyant à une date ultérieure le mariage officiel. Donc, les villageois par voix orale, pérennisent la culture lors des cérémonies de retraits de deuils et de mariages. Chez les Ntumu de Bitam, les rituels du retrait de deuil tendent à disparaître à cause de la forte prégnance du christianisme d’obédience protestante qui, refuse le culte aux morts. Voilà un pan entier de la culture qui est vouée à la disparition totale.
Les associations juvéniles basées en ville pendant l’année scolaire, jouent un rôle à ne pas négliger quant à la perpétuation de la culture fang. Beaucoup de jeunes s’entraînent à jouer au tambour-téléphone (Nkul), aux balafons, xylophones, au soong (songô). Les fêtes de l'indépendance sont devenues pour ces jeunes le moment tant entendu pour s'exprimer et mettre en valeur leur culture. D’ailleurs, pour le songo, des mini-championnats y sont souvent organisés.
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Fête de l'indépendance du Gabon, 17 aout : Bitam 2004 / Oyem 2003 (Clichés de Bingono Meba E.-N.)Il est une chose très importante à ne pas oublier, l’entrée du sport roi dans les mœurs fang. Le football est la seule activité sportive que l’on rencontre dans tous les villages. Pendant les moments de matches amicaux, toute la population est mobilisée. Les stades sont souvent bondés d’hommes. La raison de cette acceptation du football dans les mœurs, n’est pas le jeu en tant que tel, mais c’est surtout la lutte amicale. C’est le moment de confronter deux tribus. Aux yeux et dans l’esprit des vieux, c’est le reflet des combats tribaux d’antan. Et, sans pourtant vous le cacher, il est des rencontres qui se terminent par des échanges de mots voire de coups. Par exemple les supporters de l’U.S.A. (Union Sportive d’Awoua) n’aiment pas perdre, ils sont souvent à l’origine des incartades.
Les masques fang
Les masques fang ont la forme d'un visage humain fortement stylisé dont l'abstraction renforce la puissance esthétique. L'art de la sculpture est mis au service d'un projet extrêmement ambitieux, qui est la redéfinition momentanée de la situation des ancêtres par l'élimination virtuelle de la distance temporelle. Les masques de type de la société Ngil sont très caractéristiques de cela.
A l'aide d'une simple herminette et d'un couteau pour les finitions, le bois est sculpté puis poli par les feuilles abrasives du ficus. La pièce est travaillée sans appareil de mesure : tout se fait au coup d'oeil. L'artiste réalise une véritable prouesse technique. Elle est ensuite teintée, patinée, laquée grâce à une décoction savante à base d'écorce noire d'un arbre local. Le biere doit être à la fois beau et terrifiant (cf. photo). Certains biere sont trempés longuement dans un bain d'huile de palme, ce qui explique leur suintement caractéristique à la chaleur pendant plusieurs dizaines d'années. Leur charme et leur mystère est encore plus saisissant.
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Figures de reliquaire fang (Source : Laburthe Tolra et al., Fang)
Tatouages et coiffure Fang
Tatouages fang (Source : Laburthe Tolra et al., Fang)
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Pérruques fang (Source : Laburthe Tolra et al., Fang)Haut de Page
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